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The birth of an ontology of urges

This is my text from yesterday at the MAL on urges. The debate with the public, with Marie Bardet and Stéphane Doiailler was very interesting. I'll digest the most poignant questions soon in the blog. Marie suggested to think more about acceleration and explored further the image of the skin. Stèphane objected that the tectonics of the event does not need to be underlying, or thought of as under the skin. I guess the image of the skin as both nerve connection and surface will have to be considered more carefully. Here is what I read:

Je voudrais parler d'un bord, un bord qui m'a toujours semblait comme le lieu même d'où toute ontologie découle. Je me souviens quand mon instructeur de métaphysique m'a présenté pour la première fois l'actualisme dans la version mégarique. Il m'a dit: si quelque chose n'est pas là, n'était jamais là et ne sera jamais là, elle n'est pas possible. Et j'ai dit: le passage du temps c'est pas tout, il y a aussi un autre passage, le passage à l'acte. Et c'est quoi, il a rétorqué, ce passage à l'acte, qu'est-ce qu'il y a dans l'acte qui n'y a pas dans la pure puissance? Et je cherchait un mot, avec urgence, pour décrire cette composante de l'acte. J'essayais de saisir quelque chose comme le Presque Rien de Jankelevitch: la fine pointe, soudain et acrobatique. Au bout de quelques instants, j'ai dit: la contingence.

C'était un mot. Je ne pense pas qu'il s'agissait du mot juste. On peut dire qu'il y a beaucoup de contingences parmi les puissances. C'est aussi peut-être contingent que je n'ai jamais appris à jouer l'accordéon. C'est aussi par contingence que quelque chose a presque eu lieu. La contingence n'est pas limitée à ce qui s'est passé à l'acte. Elle est un ingrédient de ce que j'appelle une tectonique sous-cutanée des événements. C'est une tectonique avec beaucoup d'ingrédients: d'antidotes, d'hésitations, d'influence de ce qui se passe sur ce qui ne peut plus se passer, de dispositions, d'occasions, de pouvoirs, d'intentionnalités, de première et de deuxième potentialités, de désirs et aussi, de ce dont je veux vous parler aujourd'hui: d'urgences.

Quand j'Ă©tais en Inde j'essayais de penser Ă  cette tectonique comme le tantra des Ă©vĂ©nements, et « tant » veut dire, en sanscrit, nerf. Parler d'une tectonique sous-cutanĂ©e des Ă©vĂ©nements c'est dire que les Ă©vĂ©nements ont des nerfs. Ils ont des racines, et les racines peut-ĂŞtre touchĂ©es, bouleversĂ©es, coupĂ©es, catalysĂ©es, transplantĂ©es mais les nerfs peuvent aussi ĂŞtre entrainĂ©s. Il peuvent aussi ĂŞtre prĂ©parĂ©s. Il y a toute une vie du nerf. C'est lĂ  oĂą habite aussi la pensĂ©e. La pensĂ©e a une tectonique, comme tout ce qui peut Ă©clater. Les Ă©vĂ©nements n'Ă©clatent pas du nĂ©ant. Mais, bien sĂ»r, il y a la contingence, pas seulement celle qui fait Ă©clater, mais aussi celle qui fait partie de la vie des nerfs.

Les mégariques se méfiaient de toute cette vie. L'actualisme ici peut-être formulé comme ça: il n'y a que de peau. Pour Hume, les nerfs sous la peau doivent abriter des connections nécessaires. Pour en finir avec celles-ci, on ne dépasse pas la peau et sa contingence. Mais le corps des événements est plein de contingences. Les nerfs ne sont pas moins contingents que la peau. Ils ont, souvent, une autre vitesse. Ils abritent souvent des continuités plus longues. Il y a des contingences aux différentes vitesses dans toutes les couches du sous-sol. Les nerfs eux même ne conduisent pas la puissance jusqu'à l'acte. Mais comme une terrain, ils le soutiennent.

On écoute souvent parler de la politique comme si elle s'agissait des actes. Et on écoute parler aussi du possible comme une limite pour ce qui peut se faire en politique. Il y a aussi une politique qui a l'impossible comme cadre: demander l'impossible. Certes, la politique est faite des nervures. Si on prend le Maghreb en 2011, on trouve les actes, le possible et ce qu'on a considéré impossible. L'impossible aussi a ses nervures, Khadafi n'est pas comme Mubarak, il n'a pas les mêmes dispositions, les mêmes alliances, la même configuration tectonique. La même chose peut se passer sur le terrain, mais elle va bouger le sous-sol d'une manière différente. À cause de ces différences, les forces armées de trois pays riches et en crise, ont intervenu en Libye. Ça a changé pour toujours le terrain et la tectonique des mouvements au Maghreb. Même la tectonique de l'Égypte et de la Tunisie. On peut imaginer des alternatives sans cette intervention en Libye. Après l'acte les possibles deviennent ce qui est appelé le contre-factuel, ce qui est déjà contre les faits. L'acte a été présenté comme une obligation, comme une nécessité. Hume a bien raison, il faut se méfier des nécessités. Pourtant, on a écouté parler des situations inacceptables, des actions nécessaire, des attitudes d'émergence. Ça urge. On a écoute parler d'une urgence qui obligeait au passage à l'acte.

Nathan Englander, Ă©crivain juif amĂ©ricain, a Ă©crit un rĂ©cit qui s'appele For the relief of unbearable urges. Il raconte l'histoire d'un rabbin qui est consultĂ© par un mari qui dit qu'il a l'urgence de tromper sa femme. Il s'agit, pour le rabbin, qui est le juge et le conseilleur de la communautĂ© pour toutes les affaires, actuelles ou virtuelles, d'Ă©tablir s'il s'agissait d'une vĂ©ritable urgence ou bien d'un simple dĂ©sir (ou, si on veut, d'une volontĂ© temporaire, d'une envie, d'un caprice). Bien sĂ»r, la prescription – concernant le passage Ă  l'acte – doit ĂŞtre diffĂ©rente si le mari a une vraie urgence ou pas. Il faut donc Ă©tablir s'il y a une urgence. Il faut savoir qu'est-ce qui se passe sous la peau du mari, qu'est-ce qui se passe dans la tectonique d'un Ă©vĂ©nement virtuel. L'effort du rabbin prĂ©suppose qu'une urgence n'est pas seulement une disposition, une inclination, une intentionnalitĂ© ou un dĂ©sir.

Les urgences ont une certaine capacitĂ© de bouleverser les choses. Elles changent les prioritĂ©s, elles imposent une nouvelle vitesse aux choses puisque ce qui est urgent ne peut pas attendre. Elles rĂ©organisent les choses, elles affectent les nerfs les plus proches de la peau, elles changent ce qu'on attend. Les urgences sont comme une force disruptive qui peut ĂŞtre comparĂ©e au polemos. Le polemos c'est le moteur des dĂ©placements. Sur tout si on se prend la belle traduction que Heidegger a suggĂ©rĂ©: auseinandersetzung. Ce qui prend les choses de leur place et les mets dans un autre place. Il est traduit en français comme dĂ©bat. Le dĂ©bat affecte l'ordre des choses puisque les forces qui peuvent les dĂ©placer sont Ă©prouvĂ©es. Les dĂ©bats mettent les choses en question – mettre en question, c'est ce que l'urgence fait. En anglais on trouve l'expression I urge you to.... Elle veut dire: il faut que tu fasses quelque chose avec urgence. L'image de la tectonique est appropriĂ©e: une force qui change ce qui vient du sous-sol et qui affecte tout ce qui est au dessus. Les urgences ne peuvent pas ĂŞtre traitĂ©es comme on traite les dĂ©sirs – peut-ĂŞtre le rabbin pense qu'elles ne peuvent pas ĂŞtre contenues ou, quand elles le sont, il y aura des consĂ©quences graves qu'il faut mieux Ă©viter.

Le dĂ©sir lui aussi dĂ©range les choses et les dĂ©place. Il concocte des alliances, les dĂ©compose, les dĂ©fait. Le dĂ©sir n'est pas orientĂ© Ă  remplir une lacune. Il produit des tremblements de terre. La diplomatie avec le dĂ©sir est quelque chose qui demande des mĂ©taphores nautiques – glisser, naviguer, descendre le fleuve. C'est la diplomatie dont nous parle Lawrence quand il dit que la chastetĂ© est un flux – image Ă  laquelle Deleuze fait appel pour prĂ©senter son plan de consistance. L'urgence est peut-ĂŞtre diffĂ©rente. Elle est toujours au moins un peu tout d'un coup. MĂŞme les urgences attendues ont quelque chose de subite, une pression qui dĂ©range l'ordre naturel des choses. C'est plutĂ´t la diplomatie des chutes d'eau. La diplomatie de l'immĂ©diat. Il faut faire quelque chose sans attendre. L'urgence, elle aussi, n'est pas un affaire de manques, elle est production intensive. Elle est surtout une auseinerandersetzung du coup. Elle n'est pas une force elle mĂŞme nĂ©cessaire qui mène Ă  une direction dĂ©finie. Elle ne dĂ©fait pas toute contingence; l'urgence n'a pas elle mĂŞme le pouvoir d'instaurer une nĂ©cessitĂ©. Plusieurs choses peuvent suivre Ă  l'urgence. Si d'un coup une personne dans cette salle sent les douleurs de l'accouchement il y a toujours plusieurs choses Ă  faire, au moins parce qu'il y a d'autres virtualitĂ©s dans la tectonique des Ă©vĂ©nements. Pourtant, il y a quelque chose d'incontournable. Une force Ă  toute vitesse.

Si on suit le rabbin du rĂ©cit de Nathan Englander, l'urgence Ă  une citoyennetĂ© dans la tectonique sous-cutanĂ©e de l'Ă©vĂ©nement, cousine du dĂ©sir, associĂ©e Ă  la catastrophe. Les urgences peuvent ĂŞtre prĂ©vues, mais elles ont toujours un caractère subit. On sait qu'on a besoin de manger mais le besoin n'est pas une urgence tout le temps. On sait qu'il y aura des tremblements de terre en Californie, mais on ne sait pas quand. Si les sĂ©ismes sont complètement prĂ©vus dans l'ordre des choses, il n'y a pas d'urgence. L'urgence impose toujours une autre vitesse. Elle est l'inattendu, elle a toujours la force de l'autre, de ce qui Ă©tait hors du projet. Elle a la force de l'invasion, de la surprise. Elle reporte Ă  plus tard – et peut-ĂŞtre Ă  jamais – ce qui Ă©tait Ă©tabli.

L'urgence est aussi locale et, dans un certain sens, elle est relative. L'urgence au Japon pendant le sĂ©isme est une urgence pour ceux qui sont lĂ . Dans une autre perspective, les mĂŞmes Ă©vĂ©nements ne configureraient pas une urgence, mais plutĂ´t un petit ajustement des couches. La diffĂ©rence entre perspectives – et ceux qui connaissent mon perspectivisme du fragment savent que la diffĂ©rence entre perspectives est proche de celle des diffĂ©rents modes d'existence – est elle-mĂŞme souvent une diffĂ©rence de vitesse. Il doit avoir quelque chose de plus lent pour que l'urgence, comme une tornade, puisse se faire sentir avec sa capacitĂ© de bouleversement. Il faut avoir des choses Ă©tablies pour qu'elles puissent ĂŞtre dĂ©sĂ©tablies. L'urgence est dans un rĂ©gime que j'appelle un effet Doppler ontologique: quelque chose se passe pour ceux qui sont arrĂŞtĂ©s ou plus lents. Dans un monde d'urgences, il n'y a pas d'urgence. Elle a besoin de quelque chose d'immobile ou de plus lent.

L'urgence est prĂ©sente quand elle est sentie, ces effets doivent ĂŞtre attestĂ©s. Le mari sentait quelque chose – il fallait que le rabbin Ă©tablisse s'il s'agissait d'une vĂ©ritable urgence. Pour le rabbin, il s'agissait d'une chose Ă  connaĂ®tre, pas Ă  reconnaĂ®tre. C'est-Ă -dire, il y a ou il n'y a pas d'urgence dans le cas du mari, la reconnaissance du rabbin n'apportera aucune diffĂ©rence dans son Ă©tat. Bien sĂ»r, l'urgence est locale – elle est quelque chose dans la tectonique sous-cutanĂ©e des Ă©vĂ©nements du mari. Pourtant, elle ne dĂ©pend pas de l'acte de reconnaissance du rabbin – elle bouleverse la vie du mari, et de sa famille et de toute la communautĂ© mĂŞme si elle n'est pas reconnue. Le manque de reconnaissance – du rabbin ou du mari ou mĂŞme de quelqu'un d'autre – ne vas pas arrĂŞter les dĂ©placements que l'urgence est capable de provoquer. C'est pour ça que le rabbin pense qu'il faut dĂ©couvrir si le mari a une vĂ©ritable urgence. Les urgences sont relatives Ă  ce qui est plus lent, mais pas Ă  la reconnaissance des gens. Il y a toujours d'autres Ă©lĂ©ments dans le sol et le sous-sol des Ă©vĂ©nements qui peuvent ĂŞtre frappĂ©s par l'urgence. Le rabbin pense que s'il y a une vĂ©ritable urgence, une partie du paysage tectonique du mari doit la montrer. Elle est peut-ĂŞtre lĂ , et si elle est lĂ , elle affecte la vie du mari, il faut la dĂ©couvrir.

Il y a aussi peut-ĂŞtre une politique de l'urgence. En politique, la passage Ă  l'acte est souvent entourĂ© par des urgences – des fausses et des vĂ©ritables urgences. Un film rĂ©cent de Sabina Guzzanti («  Draquila – La Italia che trema ») sur le lendemain du tremblement de terre Ă  Aquila, en Italie, prĂ©sent quelques Ă©lĂ©ments d'une politique de l'urgence. Le sĂ©isme a dĂ©placĂ© beaucoup de gens et il y avait l'impression qu'il fallait faire quelque chose avec urgence. Berlusconi a mis en place toute un ensemble de contrats de construction avec les grandes firmes corporatives. Les constructions ont changĂ© complètement l'architecture de la ville et donc la vie de la population. Berlusconi a ensuite rĂ©cupĂ©rĂ© sa dĂ©clinante popularitĂ© sur l'image de quelqu'un qui a reconstruit toute une ville en quelques mois. Le film montre comment les situations d'Ă©mergences permettent de faire de choses qui ne pourraient pas ĂŞtre faites si facilement sans elles; l'urgence a produit des sujets dociles, traumatisĂ©s, fragilisĂ©s par le bouleversement. L'urgence affecte aussi les sujets politiques. C'est-Ă -dire, les catastrophes changent mĂŞme ce qui est acceptable et donc ce qui est possible. L'urgence produit une nouvelle configuration de la tectonique des Ă©vĂ©nements. Elle permet – mais n'impose pas – que quelque chose passe Ă  l'acte. Elle ouvre des chemins.

Il y a aussi les urgences qui durent. Agamben a bien diagnostiqué cette époque comme une époque d'exception permanente. Les révoltes arabes ont révélé des régimes avec des lois d'un état de siège depuis des décennies. Et surtout les réfugiés, en nombre grandissant partout, et qui vivent une vie d'émergence, suspendue entre les ordres nationaux, entre les frontières. Ils sont l'urgence congelée. Ils peuvent soudain éclater un passage à l'acte. Des révolutions ou des guerres. Il y a peut-être une collection d'urgences congelées qui peuvent être utilisé quand il faut certaines passages à l'acte. On ne peut pas inventer des urgences, mais il y a de technologies pour les préserver, les garder, les maintenir. Et les nerfs peuvent être entrainés. Le sous-sol peut être un lieu où des monstres sont fabriqués.

Naomi Klein a trouvé chez Milton Friedman l'idée selon laquelle le capitalisme contemporain a besoin des choques pour qu'il functionne. Les choques sont des conditions qui suivent les urgences. Quand il y a l'urgence du passage à l'acte, le capitalisme trouve le trous où s'installer. Le bouleversement provoqué par les urgences ouvre un espace pour la création de nouveaux marchés et, ensuite, de nouvelles formes de vie. Les désastres, les guerres, les catastrophes. Cette doctrine du choque est une politique de l'urgence: le capitalisme qui arrive ou devient plus fort dans des situations plus délicates. L'urgence peut-être trouvée (ou découverte) ou peut-être produite d'une certaine façon, comme les invasions, les bombardements, les blocus. Il y a une ingénierie des urgences. Si on se fie au pouvoir que Klein donne à cette doctrine du choque, les urgences peuvent être construites à partir d'une ingénierie du sous-sol. Une technologie géologique des événements. Ainsi il fallait peut-être comprendre les crises économiques du capital. Elles sont des choques qui rendent acceptable l'impossible. La crise est une action au sous-sol des événements qui permet que certain passages à l'acte aient lieu. En ce cas, on accepte que la crise est un dispositif du capital. Elle a toujours un bon effet: elle a l'arrière-gout de l'urgence qui bouleverse la tectonique des modalités.

Il y a une dispute des désirs sur les urgences. Il y a beaucoup des choses à faire après les crises économiques, c'est la configuration des désirs qui donneront forme aux événements. Après l'urgence, il y a la dispute sur ce qui va passer à l'acte. Le nouvelles places après le déplacement. Construire un nouveau ordre a partir de la crise économique, par exemple. Cela est la bataille des désirs. Mail il y a aussi peut-être la bataille des urgences. S'il y a une ingénierie des urgences, il y a un autre niveau pour les disputes. Les révolutions ont apporté toujours des urgences. Elles aussi ont une tectonique. Et une géologie. Lorsque les choques sont produites sous le sol, il y a une politique tectonique qui est donc ouverte.

Les urgences montrent que le cerne de la politique n'est pas toujours le sol des Ă©vĂ©nements. C'est un terrain a plusieurs couches qui est en dispute. Et les urgences sont la force du bouleversement. Parfois avec un impacte lĂ©ger mais incontournable. Pourtant plus fort que l'urgence d'un bâillement – qui peut avaler le monde. Les configurations des ĂŞtres ont aussi ses tremblements de terre.

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