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Wednesday, 6 April 2011

The birth of an ontology of urges

This is my text from yesterday at the MAL on urges. The debate with the public, with Marie Bardet and Stéphane Doiailler was very interesting. I'll digest the most poignant questions soon in the blog. Marie suggested to think more about acceleration and explored further the image of the skin. Stèphane objected that the tectonics of the event does not need to be underlying, or thought of as under the skin. I guess the image of the skin as both nerve connection and surface will have to be considered more carefully. Here is what I read:

Je voudrais parler d'un bord, un bord qui m'a toujours semblait comme le lieu même d'où toute ontologie découle. Je me souviens quand mon instructeur de métaphysique m'a présenté pour la première fois l'actualisme dans la version mégarique. Il m'a dit: si quelque chose n'est pas là, n'était jamais là et ne sera jamais là, elle n'est pas possible. Et j'ai dit: le passage du temps c'est pas tout, il y a aussi un autre passage, le passage à l'acte. Et c'est quoi, il a rétorqué, ce passage à l'acte, qu'est-ce qu'il y a dans l'acte qui n'y a pas dans la pure puissance? Et je cherchait un mot, avec urgence, pour décrire cette composante de l'acte. J'essayais de saisir quelque chose comme le Presque Rien de Jankelevitch: la fine pointe, soudain et acrobatique. Au bout de quelques instants, j'ai dit: la contingence.

C'était un mot. Je ne pense pas qu'il s'agissait du mot juste. On peut dire qu'il y a beaucoup de contingences parmi les puissances. C'est aussi peut-être contingent que je n'ai jamais appris à jouer l'accordéon. C'est aussi par contingence que quelque chose a presque eu lieu. La contingence n'est pas limitée à ce qui s'est passé à l'acte. Elle est un ingrédient de ce que j'appelle une tectonique sous-cutanée des événements. C'est une tectonique avec beaucoup d'ingrédients: d'antidotes, d'hésitations, d'influence de ce qui se passe sur ce qui ne peut plus se passer, de dispositions, d'occasions, de pouvoirs, d'intentionnalités, de première et de deuxième potentialités, de désirs et aussi, de ce dont je veux vous parler aujourd'hui: d'urgences.

Quand j'étais en Inde j'essayais de penser à cette tectonique comme le tantra des événements, et « tant » veut dire, en sanscrit, nerf. Parler d'une tectonique sous-cutanée des événements c'est dire que les événements ont des nerfs. Ils ont des racines, et les racines peut-être touchées, bouleversées, coupées, catalysées, transplantées mais les nerfs peuvent aussi être entrainés. Il peuvent aussi être préparés. Il y a toute une vie du nerf. C'est là où habite aussi la pensée. La pensée a une tectonique, comme tout ce qui peut éclater. Les événements n'éclatent pas du néant. Mais, bien sûr, il y a la contingence, pas seulement celle qui fait éclater, mais aussi celle qui fait partie de la vie des nerfs.

Les mégariques se méfiaient de toute cette vie. L'actualisme ici peut-être formulé comme ça: il n'y a que de peau. Pour Hume, les nerfs sous la peau doivent abriter des connections nécessaires. Pour en finir avec celles-ci, on ne dépasse pas la peau et sa contingence. Mais le corps des événements est plein de contingences. Les nerfs ne sont pas moins contingents que la peau. Ils ont, souvent, une autre vitesse. Ils abritent souvent des continuités plus longues. Il y a des contingences aux différentes vitesses dans toutes les couches du sous-sol. Les nerfs eux même ne conduisent pas la puissance jusqu'à l'acte. Mais comme une terrain, ils le soutiennent.

On écoute souvent parler de la politique comme si elle s'agissait des actes. Et on écoute parler aussi du possible comme une limite pour ce qui peut se faire en politique. Il y a aussi une politique qui a l'impossible comme cadre: demander l'impossible. Certes, la politique est faite des nervures. Si on prend le Maghreb en 2011, on trouve les actes, le possible et ce qu'on a considéré impossible. L'impossible aussi a ses nervures, Khadafi n'est pas comme Mubarak, il n'a pas les mêmes dispositions, les mêmes alliances, la même configuration tectonique. La même chose peut se passer sur le terrain, mais elle va bouger le sous-sol d'une manière différente. À cause de ces différences, les forces armées de trois pays riches et en crise, ont intervenu en Libye. Ça a changé pour toujours le terrain et la tectonique des mouvements au Maghreb. Même la tectonique de l'Égypte et de la Tunisie. On peut imaginer des alternatives sans cette intervention en Libye. Après l'acte les possibles deviennent ce qui est appelé le contre-factuel, ce qui est déjà contre les faits. L'acte a été présenté comme une obligation, comme une nécessité. Hume a bien raison, il faut se méfier des nécessités. Pourtant, on a écouté parler des situations inacceptables, des actions nécessaire, des attitudes d'émergence. Ça urge. On a écoute parler d'une urgence qui obligeait au passage à l'acte.

Nathan Englander, écrivain juif américain, a écrit un récit qui s'appele For the relief of unbearable urges. Il raconte l'histoire d'un rabbin qui est consulté par un mari qui dit qu'il a l'urgence de tromper sa femme. Il s'agit, pour le rabbin, qui est le juge et le conseilleur de la communauté pour toutes les affaires, actuelles ou virtuelles, d'établir s'il s'agissait d'une véritable urgence ou bien d'un simple désir (ou, si on veut, d'une volonté temporaire, d'une envie, d'un caprice). Bien sûr, la prescription – concernant le passage à l'acte – doit être différente si le mari a une vraie urgence ou pas. Il faut donc établir s'il y a une urgence. Il faut savoir qu'est-ce qui se passe sous la peau du mari, qu'est-ce qui se passe dans la tectonique d'un événement virtuel. L'effort du rabbin présuppose qu'une urgence n'est pas seulement une disposition, une inclination, une intentionnalité ou un désir.

Les urgences ont une certaine capacité de bouleverser les choses. Elles changent les priorités, elles imposent une nouvelle vitesse aux choses puisque ce qui est urgent ne peut pas attendre. Elles réorganisent les choses, elles affectent les nerfs les plus proches de la peau, elles changent ce qu'on attend. Les urgences sont comme une force disruptive qui peut être comparée au polemos. Le polemos c'est le moteur des déplacements. Sur tout si on se prend la belle traduction que Heidegger a suggéré: auseinandersetzung. Ce qui prend les choses de leur place et les mets dans un autre place. Il est traduit en français comme débat. Le débat affecte l'ordre des choses puisque les forces qui peuvent les déplacer sont éprouvées. Les débats mettent les choses en question – mettre en question, c'est ce que l'urgence fait. En anglais on trouve l'expression I urge you to.... Elle veut dire: il faut que tu fasses quelque chose avec urgence. L'image de la tectonique est appropriée: une force qui change ce qui vient du sous-sol et qui affecte tout ce qui est au dessus. Les urgences ne peuvent pas être traitées comme on traite les désirs – peut-être le rabbin pense qu'elles ne peuvent pas être contenues ou, quand elles le sont, il y aura des conséquences graves qu'il faut mieux éviter.

Le désir lui aussi dérange les choses et les déplace. Il concocte des alliances, les décompose, les défait. Le désir n'est pas orienté à remplir une lacune. Il produit des tremblements de terre. La diplomatie avec le désir est quelque chose qui demande des métaphores nautiques – glisser, naviguer, descendre le fleuve. C'est la diplomatie dont nous parle Lawrence quand il dit que la chasteté est un flux – image à laquelle Deleuze fait appel pour présenter son plan de consistance. L'urgence est peut-être différente. Elle est toujours au moins un peu tout d'un coup. Même les urgences attendues ont quelque chose de subite, une pression qui dérange l'ordre naturel des choses. C'est plutôt la diplomatie des chutes d'eau. La diplomatie de l'immédiat. Il faut faire quelque chose sans attendre. L'urgence, elle aussi, n'est pas un affaire de manques, elle est production intensive. Elle est surtout une auseinerandersetzung du coup. Elle n'est pas une force elle même nécessaire qui mène à une direction définie. Elle ne défait pas toute contingence; l'urgence n'a pas elle même le pouvoir d'instaurer une nécessité. Plusieurs choses peuvent suivre à l'urgence. Si d'un coup une personne dans cette salle sent les douleurs de l'accouchement il y a toujours plusieurs choses à faire, au moins parce qu'il y a d'autres virtualités dans la tectonique des événements. Pourtant, il y a quelque chose d'incontournable. Une force à toute vitesse.

Si on suit le rabbin du récit de Nathan Englander, l'urgence à une citoyenneté dans la tectonique sous-cutanée de l'événement, cousine du désir, associée à la catastrophe. Les urgences peuvent être prévues, mais elles ont toujours un caractère subit. On sait qu'on a besoin de manger mais le besoin n'est pas une urgence tout le temps. On sait qu'il y aura des tremblements de terre en Californie, mais on ne sait pas quand. Si les séismes sont complètement prévus dans l'ordre des choses, il n'y a pas d'urgence. L'urgence impose toujours une autre vitesse. Elle est l'inattendu, elle a toujours la force de l'autre, de ce qui était hors du projet. Elle a la force de l'invasion, de la surprise. Elle reporte à plus tard – et peut-être à jamais – ce qui était établi.

L'urgence est aussi locale et, dans un certain sens, elle est relative. L'urgence au Japon pendant le séisme est une urgence pour ceux qui sont là. Dans une autre perspective, les mêmes événements ne configureraient pas une urgence, mais plutôt un petit ajustement des couches. La différence entre perspectives – et ceux qui connaissent mon perspectivisme du fragment savent que la différence entre perspectives est proche de celle des différents modes d'existence – est elle-même souvent une différence de vitesse. Il doit avoir quelque chose de plus lent pour que l'urgence, comme une tornade, puisse se faire sentir avec sa capacité de bouleversement. Il faut avoir des choses établies pour qu'elles puissent être désétablies. L'urgence est dans un régime que j'appelle un effet Doppler ontologique: quelque chose se passe pour ceux qui sont arrêtés ou plus lents. Dans un monde d'urgences, il n'y a pas d'urgence. Elle a besoin de quelque chose d'immobile ou de plus lent.

L'urgence est présente quand elle est sentie, ces effets doivent être attestés. Le mari sentait quelque chose – il fallait que le rabbin établisse s'il s'agissait d'une véritable urgence. Pour le rabbin, il s'agissait d'une chose à connaître, pas à reconnaître. C'est-à-dire, il y a ou il n'y a pas d'urgence dans le cas du mari, la reconnaissance du rabbin n'apportera aucune différence dans son état. Bien sûr, l'urgence est locale – elle est quelque chose dans la tectonique sous-cutanée des événements du mari. Pourtant, elle ne dépend pas de l'acte de reconnaissance du rabbin – elle bouleverse la vie du mari, et de sa famille et de toute la communauté même si elle n'est pas reconnue. Le manque de reconnaissance – du rabbin ou du mari ou même de quelqu'un d'autre – ne vas pas arrêter les déplacements que l'urgence est capable de provoquer. C'est pour ça que le rabbin pense qu'il faut découvrir si le mari a une véritable urgence. Les urgences sont relatives à ce qui est plus lent, mais pas à la reconnaissance des gens. Il y a toujours d'autres éléments dans le sol et le sous-sol des événements qui peuvent être frappés par l'urgence. Le rabbin pense que s'il y a une véritable urgence, une partie du paysage tectonique du mari doit la montrer. Elle est peut-être là, et si elle est là, elle affecte la vie du mari, il faut la découvrir.

Il y a aussi peut-être une politique de l'urgence. En politique, la passage à l'acte est souvent entouré par des urgences – des fausses et des véritables urgences. Un film récent de Sabina Guzzanti («  Draquila – La Italia che trema ») sur le lendemain du tremblement de terre à Aquila, en Italie, présent quelques éléments d'une politique de l'urgence. Le séisme a déplacé beaucoup de gens et il y avait l'impression qu'il fallait faire quelque chose avec urgence. Berlusconi a mis en place toute un ensemble de contrats de construction avec les grandes firmes corporatives. Les constructions ont changé complètement l'architecture de la ville et donc la vie de la population. Berlusconi a ensuite récupéré sa déclinante popularité sur l'image de quelqu'un qui a reconstruit toute une ville en quelques mois. Le film montre comment les situations d'émergences permettent de faire de choses qui ne pourraient pas être faites si facilement sans elles; l'urgence a produit des sujets dociles, traumatisés, fragilisés par le bouleversement. L'urgence affecte aussi les sujets politiques. C'est-à-dire, les catastrophes changent même ce qui est acceptable et donc ce qui est possible. L'urgence produit une nouvelle configuration de la tectonique des événements. Elle permet – mais n'impose pas – que quelque chose passe à l'acte. Elle ouvre des chemins.

Il y a aussi les urgences qui durent. Agamben a bien diagnostiqué cette époque comme une époque d'exception permanente. Les révoltes arabes ont révélé des régimes avec des lois d'un état de siège depuis des décennies. Et surtout les réfugiés, en nombre grandissant partout, et qui vivent une vie d'émergence, suspendue entre les ordres nationaux, entre les frontières. Ils sont l'urgence congelée. Ils peuvent soudain éclater un passage à l'acte. Des révolutions ou des guerres. Il y a peut-être une collection d'urgences congelées qui peuvent être utilisé quand il faut certaines passages à l'acte. On ne peut pas inventer des urgences, mais il y a de technologies pour les préserver, les garder, les maintenir. Et les nerfs peuvent être entrainés. Le sous-sol peut être un lieu où des monstres sont fabriqués.

Naomi Klein a trouvé chez Milton Friedman l'idée selon laquelle le capitalisme contemporain a besoin des choques pour qu'il functionne. Les choques sont des conditions qui suivent les urgences. Quand il y a l'urgence du passage à l'acte, le capitalisme trouve le trous où s'installer. Le bouleversement provoqué par les urgences ouvre un espace pour la création de nouveaux marchés et, ensuite, de nouvelles formes de vie. Les désastres, les guerres, les catastrophes. Cette doctrine du choque est une politique de l'urgence: le capitalisme qui arrive ou devient plus fort dans des situations plus délicates. L'urgence peut-être trouvée (ou découverte) ou peut-être produite d'une certaine façon, comme les invasions, les bombardements, les blocus. Il y a une ingénierie des urgences. Si on se fie au pouvoir que Klein donne à cette doctrine du choque, les urgences peuvent être construites à partir d'une ingénierie du sous-sol. Une technologie géologique des événements. Ainsi il fallait peut-être comprendre les crises économiques du capital. Elles sont des choques qui rendent acceptable l'impossible. La crise est une action au sous-sol des événements qui permet que certain passages à l'acte aient lieu. En ce cas, on accepte que la crise est un dispositif du capital. Elle a toujours un bon effet: elle a l'arrière-gout de l'urgence qui bouleverse la tectonique des modalités.

Il y a une dispute des désirs sur les urgences. Il y a beaucoup des choses à faire après les crises économiques, c'est la configuration des désirs qui donneront forme aux événements. Après l'urgence, il y a la dispute sur ce qui va passer à l'acte. Le nouvelles places après le déplacement. Construire un nouveau ordre a partir de la crise économique, par exemple. Cela est la bataille des désirs. Mail il y a aussi peut-être la bataille des urgences. S'il y a une ingénierie des urgences, il y a un autre niveau pour les disputes. Les révolutions ont apporté toujours des urgences. Elles aussi ont une tectonique. Et une géologie. Lorsque les choques sont produites sous le sol, il y a une politique tectonique qui est donc ouverte.

Les urgences montrent que le cerne de la politique n'est pas toujours le sol des événements. C'est un terrain a plusieurs couches qui est en dispute. Et les urgences sont la force du bouleversement. Parfois avec un impacte léger mais incontournable. Pourtant plus fort que l'urgence d'un bâillement – qui peut avaler le monde. Les configurations des êtres ont aussi ses tremblements de terre.

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